Peur(s) du noir

Article par Reina et correction par Incandescent

« Les enfants ont peur du noir, mais beaucoup d’adultes aussi ! L’obscurité empêche de voir, on peut alors se convaincre de la présence de bêtes, d’insectes ou de tous êtres malveillants. Dans le langage populaire, on a des idées noires, on vit dans une misère noire ou encore nous avons de noirs pressentiments… Cette sensation d’inquiétude rattachée au noir remonte à la nuit des temps.
Blutch, Charles Burns, Marie Caillou, Pierre di Sciullo, Jerry Kramsky, Lorenzo Mattotti, Richard McGuire, Michel Pirus et Romain Slocombe, remontant le fil de leurs terreurs, ont accepté d’animer leurs dessins et de leur insuffler avec leur style unique le rythme de leurs cauchemars. »(Source Allociné)

Aujourd’hui je vais vous parler d’un film qui, sauf si vous avez vous aussi eu un/une prof de français qui roxait tout, est sûrement inconnu pour vous. “Peur[s] du noir” est un recueil de plusieurs courts métrages tous organisés autour de la peur, des peurs que tout un chacun peut avoir dans sa vie. Ce film sait marquer avant tout parce qu’il mêle plusieurs styles de design graphique, plusieurs narrations, plusieurs thèmes. Au-delà de la fameuse peur du noir (qui n’est pas évoquée il me semble d’ailleurs) on peut trouver dans ce film soit des peurs préexistantes, soit des situations qui vont créer chez vous un sentiment de peur. J’ai décidé, pour cet article, de prendre court métrage par court métrage et non traiter le film dans sa globalité, même si la conclusion portera sûrement sur l’œuvre globale et non sur ses composants.

Dans un premier temps il y a “L’aristocrate aux chiens” qui est découpé en 3 ou 4 parties sur toute la longueur du film. Personnellement je sais que tous ces segments me mettaient réellement mal à l’aise, déjà parce que je souffre de cynophobie et que chaque passage ne faisait que renforcer cette peur et ce malaise. Et aussi parce que tout visuellement est fait pour vous mettre mal à l’aise, je pense, que ce soient les dessins plus proches de croquis au fusain, ou encore l’esthétique des principaux acteurs de cette histoire. C’est compliqué quoi ! Enfin personnellement j’ai pendant longtemps tenté de trouver un sens à ce segment, me disant qu’on ne pouvait pas juste avoir ça, un sosie maigrichon de Depardieu, 4-5 chiens et des situations plus atroces les unes que les autres. Et finalement bah je crois que si, ou alors il me manque clairement une info qui m’échappe tellement le malaise et l’horreur me saisissent. Mais du coup, je pense qu’on peut clairement dire que ce segment fait son job, on a peur, enfin moi j’ai peur/je me sens inconfortable devant l’horreur des situations, surtout que tout le long de ce “chapitre” on suggère plus qu’on ne montre et je pense, comme j’ai déjà pu le dire par le passé, que suggérer est souvent plus violent que montrer. Car en effet, c’est notre inconscient qui devra faire le travail d’imaginer, ou de concevoir sur une échelle, l’horreur des actes, et souvent nos peurs, appréhensions, notre vécu et l’horreur peut donc grimper en flèche bien plus que si on nous avait montré un enfant se faire dévorer par un chien par exemple.

Tout dans ce film n’est pas bon et je pense que le segment des formes de Pierre Di Sciullo c’est, à mon sens le plus…bizarre. Il met mal à l’aise parfois parce que ce sont juste des formes qui prennent vie sur l’écran, parce que la voix-off de Nicole Garcia sait se faire plus pesante mais ça reste ultra perché et je comprends pas trop trop ce que ça fait là. Toute l’ambiance du film est tendue, on passe d’horreur en horreur, on ne sait jamais trop vers quoi on va et d’un coup la tension, et l’angoisse sont coupées par ces petits interludes. Alors je comprends bien que la voix-off évoque des peurs et tout mais parfois bah je comprends juste pas. Genre la peur de ne pas avoir de conscience politique se transforme en peur d’être de gauche…je ouais ok pourquoi ? Je reviendrais plus tard sur certains points qui font que pour moi ces passages-là n’ont pas de lien avec la suite. Le pire en fait c’est qu’il y a même des “peurs” évoquées qui me dégoûtent, parce que soit je les comprends très bien et c’est pas ouf, soit je les comprends pas bien mais la façon dont je les comprends n’est pas terrible…

On passe maintenant à l’histoire de Charles Burns, “l’insecte”, de quoi ravir tous les entomophobes. Je sais pas si cette histoire me met mal à l’aise ou pas, à chaque fois que je la vois, j’ai une espèce de fascination, une envie d’en savoir plus sur toute cette histoire. Je me rappelle que quand on avait vu le film au cinéma, j’avais trouvé ça long et en même temps trop court, on en savait pas assez. En tout cas au visionnage c’était la même chose, j’avais encore envie d’en savoir plus. On est, dans cette histoire, plongé dans une relation toxique et abusive. En sachant quand même qu’à l’époque de ce film on ne parlait que très très peu de ce genre de violence conjugale donc pour moi ça reste fascinant cette histoire et surtout en fait la “transformation”, “le remplacement” des personnages. L’homme qui va avoir un rôle d’enfantement, son partenaire ne l’utilisera que pour cela, il sera maltraité verbalement également. Mais dans cette histoire, ce qui me dérange le plus, c’est le traitement des personnages. Déjà d’une part on a un “héros” qui est vu comme faible, timide, discret et il sera progressivement traité comme “une femme”. Ce que je veux dire c’est que très vite son partenaire va lui donner des noms/des insultes féminin·es. Et d’ailleurs, son partenaire va progressivement avoir une apparence plus “masculine”. Des traits de visages plus durs, une voix plus grave. J’arrive pas à comprendre ce choix, je ne sais pas quoi en penser et je pense que c’est même ça qui me dérange le plus parce que je ne peux pas m’empêcher de voir une forme de sexisme.

On passe maintenant à la 4ème histoire, “le samouraï”. Et je pense que cette histoire touche ma curiosité et mon amour des légendes. C’est je pense l’histoire la plus cryptique de tout ce film, j’ai toujours pas compris le fond de l’histoire mais personnellement la forme je l’ai adorée et l’histoire en elle-même. On suit donc une petite fille qui vient d’emménager dans une maison supposément maudite/hantée, elle se retrouve harcelée par ses camarades qui vont lui faire vivre un enfer et un jour le pire arrive. C’est une histoire en “deux” temporalités si on peut dire, il y a les passages avec le médecin puis les passages “passé” et tout s’enchaine bien, tout se déroule correctement et personnellement j’ai trouvé ça surprenant. Bon la thématique de la peur je l’ai pas bien saisie, je ne sais pas si on est sur une peur de la maladie (mentale ?) ou sur une peur des hôpitaux, sur un PTSD exprimé sous forme de peur je sais pas. Et je pense que c’est, avec l’arc des formes, l’outsider de tout le film, même si on a quand même la thématique de la peur, je trouve qu’il joue beaucoup moins sur nos peurs à nous, sur notre rapport à la peur et plus sur la peur en général, la peur vue par autrui.

On passe ensuite à “la bête” de Lorenzo Mattotti. Cette histoire je crois que je lui trouve un sous-texte chelou, en vrai j’arrive pas à savoir si c’est normal venant de l’histoire et du scénario ou si c’est juste moi qui y réfléchis beaucoup trop. Mais la première fois que je l’ai vu et les fois suivantes, j’avais totalement compris que la “bête” en question n’était pas tant une bête que ça et que c’était plus une métaphore donnée par un enfant qui met ses mots sur un fait divers. Et même, toute l’histoire s’articule comme ça et à aucun moment on ne sait si c’est “normal” ou non qu’on ait (ou que j’aie cette impression). Et d’un sens, personnellement je trouve ça plutôt logique en fait. L’horreur des actes de violence d’un être humain n’est-elle pas plus horrible que celle venant d’une source surnaturelle ? Et personnellement je trouve qu’aussi bien la réalisation que le scénario laisse à penser tout cela. Il y a des non-dits, des ellipses, des omissions volontaires, des dialogues qui font qu’on a ce ressenti.

Et enfin, la dernière histoire, c’est “la maison dans la neige” de Richard McGuire. C’est celle qui vient conclure le film et je la trouve plutôt cocasse en fait. On suit l’aventure courte mais palpitante d’un homme qui, un jour de tempête de neige, va atteindre et trouver refuge dans une petite maison perdue au milieu de nulle part. Alors qu’il essaye d’avancer tant bien que mal, de se repérer et de se familiariser avec les lieux, il va surtout devoir évoluer dans le noir, s’effrayant du moindre objet inhabituel, de la moindre “ombre” sortant de l’ordinaire. Il finira par découvrir de nombreuses choses en fouillant dans la maison. L’histoire se concluant finalement sur l’infiniment grand de ce paysage enneigé, laissant le spectateur blanc de peur avec le son final. Cette histoire à un rythme incroyable, personnellement il me tient en haleine du début à la fin et je dirais même, elle m’a fait peur cette histoire. Quand on l’a vue au cinéma, j’étais mal à l’aise, j’étais angoissée, j’avais peur. Non pas pour le héros mais pour nous en fait, nous étions aussi dans le noir, et cette histoire nous montre tout bêtement que dans le noir tout peut se cacher sans qu’on le sache. Cette histoire à un plus fort impact quand on voit le film dans une salle de ciné ou dans une pièce entièrement plongée dans le noir, sinon, l’intérêt est minime je pense.

Mais si on devait faire un lien entre toutes les histoires, ou du moins une majorité, c’est que beaucoup prennent vie dans un paysage totalement surnaturel, un insecte étrange qui va changer notre vie, un homme provoquant volontairement le chaos avec ses chiens, une petite fille possédée par un esprit lointain, une bête rodant dans la campagne, une maison hantée (oui j’ai exclu les formes que je comprends vraiment pas), et pourtant, si on regarde bien, on peut totalement y voir des parallèles, des métaphores, des images, nous renvoyant à des événements bien plus humains et communs qu’il n’y paraît. Et si, cet aristocrate avec ses chiens était tout bêtement une personnification des peurs de chacun, l’enfant a peur de mourir de faim, la femme de se faire agresser, l’ouvrier de se tuer à la tâche, et l’aristocrate de vieillir, et si les chiens étaient une représentation de la mort, de la fatalité. Et si cet insecte établissant sa colonie dans le corps humain n’était en fait qu’une personnification des violences conjugales, de la peur d’être dans une relation abusive, d’être battu, utilisé, réifié. Et si, cette enfant possédée n’était en fait qu’une image du harcèlement scolaire et de ses conséquences plus ou moins funestes. Et si cette bête terrorisant la campagne n’était autre qu’un meurtrier ou un pédophile, que malheureusement rien ni personne ne peut attraper et confondre et qu’il continue, ou du moins son souvenir, à terroriser des générations entières. Et si, cette maison hantée n’était qu’une image de la fin, de la mort, une illusion, un souvenir, un mirage. Dans ce film on a ces questions, on nous laisse volontairement nous les poser, dans le scénario et dans la réalisation on nous laisse la place d’imaginer et d’interpréter. Et c’est en fait tout cela que j’aime dans ce film.

A tous ceux qui pensent que c’est impossible d’utiliser l’animation pour faire de l’horreur, ce film est la preuve qu’iels se trompent, toute l’ambiance de ce film est vraiment horrifique et n’a rien à envier aux meilleurs films du genre. Alors ce n’est pas de l’horreur pleine de jumpscares et de sang/de trash, on est sur de la psychologie et pour preuve que ça fonctionne c’est tout bêtement que ça me fait réfléchir à un point énorme, à me faire prendre des contrepieds total. Mais personnellement ça me fait surtout me demander une chose, et je vais conclure là-dessus, la véritable horreur n’est-elle pas celle qui va le plus nous torturer psychologiquement avec des réflexions et des obsessions ?

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